Débunkages sur les mondes med-fan, partie 2

Nous allons donc continuer à casser quelques mythes et clichés sur ce que tout un chacun croit ou aura appris, surtout à travers la fiction télévisée, sur les sujets de notre histoire passée et de la vie quotidienne de nos ancêtres d’il y a quelques siècles. Je tiens à remercier Sam Metzener, auteur du JDR Ecryme, qui est historien, lui, d’ailleurs, et qui m’a donné l’idée de ces articles.

La démarche est toujours la même : sans être historienne, j’ai une culture assez enrichie sur l’histoire et surtout sur la petite histoire, la vie quotidienne à des époques données, et je passe du temps à me documenter sur, justement, la différence entre ce que nous croyons savoir, et ce que nous savons. Et, vous allez rire, on croit souvent beaucoup de bêtises.

RAPPEL : je ne suis pas historienne, ni archéologue, ni experte, et donc, ici je fais une vulgarisation volontairement simplifiée, même si je travaille sur des sources cohérentes et vérifiées. Pour en savoir plus, je ne peux que vous inviter à aller vous balader sur Wikipédia (ou regarder la chaine Histoire Appliquée, ou d’autres chaines d’historiens, et suivre les sources cités).

Et donc, on va casser un cliché presque légendaire : le moyen-âge, c’était sale, violent et arriéré. Ô surprise : non. Oubliez à ce sujet Game of Throne et autres séries Netflix et History prétendant s’inspirer de la « vraie histoire » : elles montrent du sale, violent et arriéré, parce que les clichés, c’est cool, c’est facile et ça fait vendre. Mais ils sont tous faux.

1- Le moyen-âge, c’était sale !

C’est un grand classique. Le moyen-âge, réel ou fictionnel, ça doit être boueux, cradingue, grisâtre, désaturé avec un filtre bleu et, bien entendu, puant. Sauf si vous êtes peté de thunes, auquel cas vous avez droit aux belles couleurs vives et à la propreté relative. Bon, ben, en fait, non… Vulgarisons donc dans la joie !

Se laver

Vous allez rire, mais se laver, c’est bien. Et avoir le luxe de ne pas avoir à se laver, en cachant sa crasse sous divers parfums, c’est un luxe, qui fut d’ailleurs assez tardif, motivé par des considérations religieuses pudibondes auprès de l’aristocratie et qui ne dura pas si longtemps dans l’histoire. Peut-être parce que des gens se sont rendus compte que se laver évitait de tomber malade, ceci dit.

Au moyen-âge, tout le monde se lavait. Si le savon n’est pas forcément un produit qui fut répandu partout, il est quand même très ancien et plutôt commun. On en trouve les premières traces au IIIème siècle avant JC et son invention « officielle » le situe à l’époque gauloise : les celtes fabriquaient leur savon avec de la graisse de chèvre et de la cendre de bouleau. Vu qu’il y a des tas de recettes pour obtenir de la saponite, qui fait appel à d’autres cendres végétales (hêtre, plantes saponaires diverses), et qu’il suffit d’un corps gras épais pour en faire un savon, autant dire que tout le monde savait le préparer. Ceci dit, les Romains associaient l’odeur caractéristique du savon gaulois à l’odeur des barbares, c’est-à-dire une odeur plutôt sale. Alors qu’eux-mêmes se lavaient en se passant de savon, employant des racloirs, les strigiles, pour se débarrasser de la saleté, avant de passer aux bains pour se purifier.

Des bains, privés ou publiques, on en retrouve partout en Europe, du Vème siècle au XIVème siècle. Si les premiers sont similaires à des thermes romains, les bains les plus récents changent quelque peu de nature et de services offerts. Mais que ce soit dans un château ducal ou dans un centre-ville de petit bourg provincial, on retrouvait des accès aux services d’hygiène, bref, de quoi se laver, partout. La toilette individuelle a, finalement, progressivement supplanté les grands bains publics, mais tout le monde se lavait.

L’hygiène ne s’arrêtait d’ailleurs pas à se laver ! Les peignes ne servaient pas qu’à se brosser les cheveux, mais aussi chasser les poux, que l’on parvenait, tant bien que mal, à maitriser à force de patience et de lotions pour les cheveux et le corps aux vertus insecticides. Ça n’était pas forcément très efficace mais, là encore, tout le monde en usait dès que c’était possible. Avoir les cheveux sales, ça ne fait pas moyen-âge : ça fait homme des bois qui vient de passer trois semaines dans la cambrousse, sans pouvoir prendre un bain chaud et se savonner. La plupart des gens, quel que soient leur milieu social, tenaient à être propres et bien se présenter, ce qui impliquait : se laver les cheveux, les brosser, les couper, les soigner et les tresser/attacher/coiffer. Ceci dit, les ciseaux de précision, ce n’était pas monnaie courante, mais avec une bonne lame et un peu d’adresse, vous coupez des cheveux avec un couteau sans mal.

Et oubliez la barbe et la moustache : les couteaux aiguisés faisaient aussi le job pour se raser ; pour se voir, on lissait une surface métallique polie, on se servait du reflet d’une bassine d’eau ou, simplement, on demandait à un proche de le faire. In ne portait donc la barbe, ou la moustache, que par choix esthétique et, en fait, ce n’était pas forcément habituel.

Même l’épilation faisait partie de l’hygiène. Alors, je le donne en exemple, car ce n’était pas forcément très commun, mais la préoccupation féminine –et masculine aussi, hein, faut pas croire- de ne pas avoir de poils avait des solutions, dont la plus simple et répandue était, non le rasoir, mais l’emploi de la flamme pour cramer les poils sur la peau. Ouais, faut souffrir pour être beau ; il y a des choses qui ne changent pas.

Laver son linge et sa maison

Pareillement on ne portait pas de vêtements sales si on pouvait se permettre de se changer. Les vêtements étaient lavés avec un mélange d’eau chaude et froide et de cendres, puis frappés au battoir ou à la main à l’eau claire. Un travail harassant, qui faisait l’objet de plusieurs métiers dévolus principalement aux femmes. Ceci dit, jusqu’au 20ème siècle et à l’apparition du prêt-à-porter et de l’industrie textile, les vêtements, ce n’était pas donné : on avait tendance à les produire soi-même autant que possible et, qu’ils furent achetés ou fabriqués, on en avait, en général, très peu. Comme laver des vêtements à la main est une affaire qui prends toute une journée, on n’allait pas se changer tous les jours. Pour caricaturer un peu, on avait deux tenues de travail et la tenue de fête, avec quelques linges de corps en plus, ce qui réduisait forcément les chances d’avoir l’air propre et pimpant tous les jours. On changeait donc souvent de linges de corps mais, sa tenue pour bosser, on se la gardait plusieurs jours d’affilée.

Blanchir le linge (une opération réservée aux vêtements de fête et aux étoffes précieuses) était en soit une opération longue et difficile, qui faisait appel à des techniques et un usage de produits adaptés très élaborés. Le linge blanc était donc en soit un luxe, rien que pour arriver à le laver et lui rendre sa blancheur. Vive les lave-linge !

Quant aux intérieurs, pareil, on les gardait propres, autant que possible. Et là, vive l’eau, la brosse et l’huile de coude. Ceci dit, il fallait être riche pour avoir un sol carrelé ou dallé. Le paysan du coin avait un sol de terre battue et, s’il avait un peu de moyens, de quoi jeter de la paille par-dessus,  histoire d’éviter l’effet boueux terre+eau. Mais on ne laissait pas plus pourrir des trucs dans une maison qu’on ne laissait la crasse s’y installer. Faire brûler ou sécher des bouquets de plantes odorantes ou des résineux pour purifier une maison, on a l’attestation de ces techniques depuis l’époque celtique et dans des manuels médicaux de moines du XIème siècle. Et, là encore, étaient attestés des grandes ménages annuels, genre le ménage de printemps, pour assainir une maison au complet. À Rouen, fin XIIIème siècle, les contrevenants risquaient d’ailleurs une amende à ne pas le faire !

Bref, les gens, au moyen-âge, comme maintenant, n’aimaient pas que cela pue dans leur maison. Ceci dit, d’autres contraintes, qui ont eu même cours dans les campagnes jusque dans les années 1950, venaient s’imposer à l’hygiène… comme avoir chaud. Les maisons avec un étage au-dessus de l’étable permettaient de profiter de la chaleur des bêtes quand on se pelait ; un aspect pratique et économique, avec comme corollaire que, forcément, ça ne sentait pas des meilleurs, selon nos normes modernes.

L’hygiène urbaine

On ne va pas s’étendre sur la propreté rurale, parce que, si vous ne le saviez pas, vivre à la campagne, même au 21ème siècle, ce n’est pas forcément propre. Ceci dit, ce qui fonctionne pour les impératifs de l’hygiène urbaine fonctionne aussi quand on tient à garder relativement sain une ferme, par exemple. Ce sont les mêmes préoccupations et les mêmes recettes.

Et, pour résumer, non, un bourg médiéval, antique, renaissance, celtique, etc. ce n’est pas gris, moche et boueux. Bon, si : pour la boue et la grisaille, c’est quand il tombe des cordes ou que vous avez débarqué en Bretagne ; soit. Mais pour revenir à un peu de sérieux, tous les milieux urbains, depuis Rome dont on connait l’amour des habitants pour les décors muraux et les couleurs vives, voire criardes, sont des lieux colorés. Si on laisse un mur ou une rue terne et sans couleurs, c’est soit que personne n’y vit, soit que les habitants n’ont vraiment pas un kopek ; et encore, même ainsi, ils savent s’arranger, avec des ocres, des pigments minéraux et végétaux, des enduits, un vrai sens artistique qui était très commun et de l’huile de coude dont ils ne manquaient pas. Il en va de même pour les décorations de façade, pour les auvents, les balcons, les tentures, etc. Il faut que ce soit beau, agréable et vivant. Bon, après, le résultat est fonction des goûts locaux, on n’est pas là pour juger. Mais tout paysage urbain médiéval est, sauf exception, accueillant, coloré et même festif.

Et pour tout cela, il faut aussi que ce soit propre. Il n’y a pas une ville qui n’ait pas son service de ramassage des ordures, c’est un ensemble de professions qui est même devenue un service urbain géré par la bourgeoisie des villes néerlandaises dès le XIIIème siècle, avec confrérie (des syndicats, quoi), règles propres, privilèges et même un saint-patron : Sainte Barbe (qui était la patronne de bien d’autres métiers, y compris les ramoneurs, oui oui). On ne laissait donc pas s’entasser les ordures dans la rue. On les y stockait, certes, mais pour une durée limitée, le temps qu’elles soient dument ramassées et jetées dans des décharges, où d’autres métiers se chargeaient du tri et recyclaient tout ce qui pouvait l’être. Quant aux déchets organiques, ils finissaient en compost, mêlés à de la paille, du feuillage, des branches, et fournissait tout simplement un amendement : un terreau fertile pour les jardins potagers.

Et la pisse et la merde ? Oui, autant parler du plus dégoutant : eh bien, pareil. L’urine et les matières fécales avaient toutes les deux leur utilité et ce, encore une fois, depuis l’Antiquité. L’urine permet d’obtenir aisément de l’ammoniac, un excellent blanchissant pour les cuirs et les étoffes, qui était donc, entres autres, employé par les blanchisseurs. Quant aux excréments, humains y compris, ils étaient employés en tannerie pour le confitage, qui permet d’assouplir les cuirs. La fiente d’oiseau est plus efficace, mais quand on manque de merles, on mange des grives… ou l’inverse. Bref, pour deux industries primordiales dans toutes les villes, même les excréments et l’urine, on ne les jette pas ! On les stocke proprement, on les vend et on recycle ! Et cela a tellement de valeur que ce sont des métiers et qu’on en fait commerce ! Dans tous les cas, encore une fois, les services d’hygiène trouvent leur compte à ramasser les ordures, puisqu’elles sont toujours transformables en produits de première importance.

Toujours quand on parle d’hygiène, les douves faisant le tour des cités n’étaient pas là que pour gêner l’assaillant à venir attaquer les murs. Il s’avère que des fosses formant des étangs artificiels se retrouvent dans et autour de nombre de villes médiévales, où les déchets non transformables étaient jetés pour être assimilés par la flore et la faune de ces plans d’eau, un peu comme des fosses septiques. Nombre de réseaux urbains, même sans aucuns égouts souterrains, calculaient la pente relative des rigoles des rues pour que la gravité se charge de transporter tous ces miasmes dans les douves, où la biologie se chargeait de tout décomposer. Bon, on pouvait aussi y faire de l’aquaculture et y pécher. Personnellement, je ne suis pas sûre de vouloir manger de ce poisson là, mais bon…

Et puis, fort simplement, et ce même dans ce qu’on appelle les « âges sombres » du moyen-âge, tout le monde comprenait intuitivement le rapport entre les rats, les autres vermines, les parasites et les maladies. La puanteur de ce qui est en train de pourrir et macérer, c’est une mauvaise nouvelle pour la santé des gens à coté, il faut donc intervenir et éviter que des tas de déchets ne durent trop et commencent à poser un risque de santé publique.

Alors, soyons clairs : une ville médiévale, entre les tanneries, les teintureries, les équarisseurs, les douves, les étangs et les tas de déchets en train d’attendre qu’on vienne les ramasser, ça puait sévère. Des chroniques de voyageurs racontent qu’ils savaient arriver à Paris, non pas à la vue… mais à l’odeur que portait la brise à leurs narines, à une demi-journée de marche. Ceci dit, moi qui vit dans les montagnes suisses, je sais que j’arrive en région parisienne sans avoir besoin de regarder : le fumet des odeurs industrielles et des hydrocarbures ne me laisse aucun doute que je suis arrivée à bon port.

Et pour finir ; la boue. Alors, oui, en effet, il y en a parfois. Mais pour qu’il y ait de la boue, il faut d’une part qu’il pleuve et, d’autre part, que les rues de l’agglomération ne soient pas pavés. Et, vous allez rire, mais la rue pavée, qui se nettoie plus facilement, permets de faire des rigoles d’évacuations, et tout et tout, ben, c’est un des premiers investissements de n’importe quelle ville. Seuls les villages manquant de moyens ne pouvaient se le permettre. Pour tous les autres, des rues boueuses, non seulement, c’est pas propre mais, surtout, cela rend la circulation des biens et des personnes compliquée. Et ça handicape donc le commerce, c’est-à-dire la vitalité même de toute ville. Donc, non… même la boue, ça ne marche pas… sauf dans un hameau de pézoutes qui ont, malheureusement, bien autre chose à faire que de se soucier de cela.

Et à très vite pour la suite !!

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